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L’empreinte de la chose déchue (2). Le gobelet.

Assise à la cafeteria avec quelques collègues, début de journée, ça remonte en bulles à la surface du liquide chaud des souvenirs innombrables de gobelets.

Avant le passage au carton, au lycée, il y avait une machine à boissons instantanées, en haut des marches, dans le hall du bâtiment des salles de TP. Pour me donner des forces, et une contenance parfois, j’y prenais des cappuccinos. Après le vrombissement des pompes et des rouages qui préparaient la livraison, venait le plop du gobelet, sa chute nette dans l’habitacle, l’eau mêlée de poudres de lait, de café lyophilisé, de cacao, coulait en jet. Boisson prête. Un bip sans doute.  Extirpée de là, elle venait avec sa petite tige de plastique blanc qui permettait d’aller chercher, racler ce qui restait de sucre dans le fond, pas complètement fondu mais rendu transparent par l’immersion dans le fluide réconfortant. Je ne me souviens pas de montagnes de gobelets débordant des poubelles, alors, ni d’avoir fait la queue pour accéder à la machine, elle ne devait pas être si fréquentée que ça. C’était au début des années 2000 et j’avais renoncé à mon idée d’ado de travailler dans le recyclage, après avoir compris que cela me plongerait pour longtemps dans un univers industriel fait de chaines de collecte, broyage, remodelage, univers confiné et rempli de matières peu agréables à fréquenter. J’avais choisi la biologie et ce gobelet n’éveillait pas mon intérêt. Il ne m’interpelait pas. Je ne pensais pas le moins du monde au résidu qu’il deviendrait, juste après que j’aie fini de boire, ni à l’effet de la rencontre entre le café bouillant et le plastique réactif. Ce gobelet, qui n’avait rien d’inerte malgré son apparente solidité, c’est pourtant lui que je buvais aussi, une infime part de sa surface interne que j’ingurgitais avec la petite douceur qui me brûlait la langue avant de tiédir. Assise en haut des marches avec mes camarades, je guettais à moitié le passage de ce garçon habillé d’une marinière, qui m’intriguait bien plus que ce gobelet.

A l’école où je travaille maintenant on enseigne à de grands enfants. Ils ont fini leurs classes et espèrent faire carrière dans quelque chose. L’immobilier, le ferroviaire, l’autoroutier. Quelque part à la surface du globe. Accumuler de l’acier, du verre et du béton encore. Le hall du bâtiment accueille une cafeteria au comptoir circulaire, personnel et étudiants se mêlent, font la queue à toute heure pour obtenir leur dose. Puis vont s’asseoir sous la verrière ou se dispersent dehors et dans les étages. Chacun muni de son gobelet et, à l’heure du déjeuner, de sa petite friandise chocolatée emballée individuellement, parfum vanille, caramel ou noisette…Les gobelets, maintenant, sont en carton, ce qui rassure tout le monde car le carton vient de la cellulose des arbres et non du pétrole des profondeurs, et puis le carton se digère, se recycle semble-t-il plus facilement. Sauf que le carton compose un gobelet destiné à contenir un liquide chaud et que le bas du récipient porte la mention « contient du plastique ». C’est la fine couche imperméabilisante qui recouvre la face intérieure du gobelet. Ce qui fait que lorsque le gobelet échoue pour une raison ou l’autre dans une rivière et que le carton s’y trouve dissout, cela crée de petites méduses translucides, de fins spectres de gobelets qui emprisonnent une part du flux avant de s’échouer sur les berges ou de filer vers l’océan.

Compagnon moins éphémère que les autres films et boîtes qui emballent la substance du quotidien. On le tient en main. On le garde un moment avec soi. On discute en triturant les bords, on les relève avec les doigts. Du temps où ils étaient en plastique je les découpais minutieusement lanière après lanière pour en faire des soleils, en évitant que le fond de tasse ne me dégouline dessus. Puis je les jetais quand même, au moment de retourner en cours.

Une fois le liquide bu les nouvelles échangées, les gobelets rejoignent inévitablement les poubelles. Laquelle choisir ? Dans le hall de l’Ecole, il y a encore cinq ans, il n’y avait qu’une sorte de poubelle qui accueillait tout pèle mêle. Puis le tri a fait tardivement son entrée, et bien difficilement. Les réceptacles se sont démultipliés. Après plusieurs tentatives infructueuses de classification des flux sortants, nous avons maintenant quatre sortes de déchets à identifier : bouteilles plastiques, cannette en alu, autres déchets…et gobelets. Ce sont des poubelles aux rebords colorés, de couleurs vives, qui nous ramènent à la condition des enfants qui trient les ronds bleus, les triangles rouges, les carrés jaunes pour les enfiler dans les bons trous de leur boîte à joujou. Mais cela ne fonctionne pas bien. La poubelle à gobelet reçoit toujours toutes sortes de choses parasites, des bouteilles en plastique encore à moitié remplies d’eau minérale aux peaux de bananes en passant par la petite serviette en papier enfichée dans le récipient en sortant de table après s’être essuyé la bouche du reste de miettes de pain au chocolat.

Casse-tête dérisoire. Il n’en reste pas moins que l’existence de cette poubelle spéciale, réservée aux gobelets, permet de percevoir un peu mieux leur nombre immense et l’étrangeté de cette habitude que nous avons prise de réserver à chaque gorgée bue un récipient spécial. Il devient possible de percevoir leur amoncellement. D’ailleurs, la politique locale de réduction des déchets ayant fini par s’emballer ces dernières années, nous avons fini par apprendre le chiffre annuel de consommation de gobelets de l’établissement qui dépasse la dizaine sinon la centaine de milliers. Ce chiffre a été finalement brandi par un groupe d’étudiants courageux qui, tentant de faire changer les façons de faire, a entrepris d’offrir un croissant miniature à toute personne se rendant à la cafeteria munie de sa tasse réutilisable. Il a fallu pour cela au préalable faire admettre aux employés du lieu cet usage nouveau. Accepter de servir les gens dans leur propre tasse. Ces derniers ont trouvé une technique qui leur évite d’avoir à manipuler toutes sortes de récipients hétéroclites, à perdre du temps, à nuire à l’hygiène des lieux. Ainsi, c’est toujours un gobelet standard qui sert à faire couler le café, puis la boisson est transvasée d’un geste adroit dans la tasse de céramique à l’effigie du mont Saint-Michel, d’un tilleul millénaire ou d’un enfant souriant de toutes ses dents de lait, selon les goûts de chacun. Cette tasse-là reste sur le comptoir et le serveur n’a pas à la manipuler.

Malgré tout, la plupart des cafés sont toujours bus dans leur habituel gobelet car rares sont ceux qui prennent le soin de toujours avoir une tasse dans leur poche. Question d’itinéraire. La tasse reste dans le bureau, et la plupart des cafés sont bus en arrivant le matin ou en sortant de la cantine. En fin de compte, il y a ceux qui continuent à remplir les poubelles benoitement, ceux qui réutilisent les gobelets quelques fois et les jettent quand ils sont abîmés, ceux qui s’équipent tels des campeurs de campus, de tasses de poche, de fer blanc émaillé ou d’inox, et enfin celui, il n’y en a qu’un seul, qui, consciencieusement, s’applique à faire apparaitre le flux. A révéler la montagne. Sa propre montagne. Il conserve son gobelet de chaque jour. Jour après jour il les empile sur son rebord de fenêtre. Il les empile en attendant qu’ils se dégradent, selon la promesse annoncée par un petit dessin figurant près du fond du récipient. En effet, en trente jours, il est en théorie prévu que le gobelet, présenté comme auto-compostable se mue en petit tas de matière brune froissée pour disparaitre ensuite, pfuit ! Fini le déchet. C’est du moins ce que laisse imaginer le dessin. Mais las, cela ne vient pas et les gobelets s’entassant finissent par dessiner des tours, des histogrammes, des skylines, qui s’alignent et se glissent dans les coins et remplissent finalement tout l’espace. Encore quelques années de ce régime et il restera à peine de quoi poser un ordinateur sur un coin de table. Jusqu’à ce que finalement, tout l’empilement s’effondre. Avec suffisamment de patience, les restes de la montagne fantôme de tous les cafés bus sédimenteront tout de même là, en tas.

Deuxième épisode d’une série sur les choses à usage unique. Lire l’épisode 1 : le sachet d’emballage du biscuit miniatude

Marine Legrand
Marine Legrand

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marine Legrand (28 octobre 2024). L’empreinte de la chose déchue (2). Le gobelet. Aux toilettes... et après ? Consulté le 5 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/12l2g


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