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« J. Merdella ». Quand une rumeur brune se répand.

Sur les traces de l’emploi politique d’éléments scatologiques.

Il y a quelques mois dans le métro parisien, à l’été 2024, j’étais tombée sur un tag au propos très grossier, en noir sur fond blanc. Il était écrit : « Jordan Merdella s’est chié dessus dans l’amphi N de Tolbiac », au feutre sur un panneau publicitaire. Je l’avais alors pris en photo avant de continuer mon chemin, comme toutes autres sortes de choses scatologiques rencontrées dans l’espace public. J’imaginais alors qu’il s’agissait d’un fait isolé, une blague trash à propos d’un personnage politique, comme cela arrive souvent. Quelques mois plus tard, néanmoins, discutant avec la fille d’un ami, lycéenne, je découvre que ce motif est un véritable mème sur les réseaux sociaux tels que Youtube et Tik-Tok, et en particulier sur ce dernier réseau, privilégié du jeune public.

Le plus surprenant, c’est que, selon la jeune femme, il s’agirait d’une histoire vraie. Elle en est persuadée. Je lui fais part de mon étonnement mais sa conviction semble profonde, même si elle tient elle-même ses informations de la plateforme Tik-Tok.

Elle raconte que qu’elle pense savoir : J. Bardella aurait, lors d’un exposé, été pris de diarrhée en public, cela aurait coulé dans son pantalon… jusque dans ses chaussures. C’est suite à cette honte vécue en public, selon F., qu’il aurait arrêté ses études, avant même de passer son diplôme de licence.  Selon elle, l’épisode a forcément eu lieu, puisqu’il est raconté par un tag, présent dans les toilettes de l’amphi N de l’université Tolbiac à Paris. Ce dernier lui apparait comme une archive, une preuve. Si quelqu’un l’a écrit, c’est que ça doit être vrai. Pourtant, ce tag reprend les codes des blagues potaches et cruelles d’adolescents, qui attaquent gratuitement leurs camarades via les registres amoureux, sexuels, ou tout autre chose honteuse. Il reprend aussi les codes de l’insulte politique. Dans mon propre collège, dans les années 1990, un escalier portait l’inscription « LE PENis », c’est resté là longtemps, je m’en souviens sans doute car c’était l’un des seuls tags des murs de l’établissement. Comparer les personnages politiques à des matières dégoutantes et honteuses, et en particulier scatologiques, est un jeu très répandu…C’est habituellement un jeu. Or ici, cela va plus loin car un véritable récit se construit sur la base du surnom.

Une rumeur étrange et gênante court donc sur le compte du leader actuel du Rassemblement National. Les internautes qui reprennent à leur compte cette rumeur se moquent bien de savoir si elle est vraie, puisque c’est une rumeur. Elle existe par elle-même. Ils et elles la reprennent, en font des dessins, des chansons, des clips1. Ils s’en amusent. Des montages photographiques figurent l’homme politique avec ses vêtements souillés. L’expression se décline en retour dans l’espace public, elle se réplique, sur les murs du métro mais aussi dans les manifestations, sous forme d’inscription sur des panneaux brandis par les militants.

Source : le figaro, 6 juin 2024 2

Elle investit l’espace de la marchandise, sous forme de produits dérivés que l’on peut se procurer sur internet (mug, sac, tshirt). C’est un motif tout simplement, un surnom, qui trouve même sa place dans le dictionnaire de l’encyclopédie collaborative wikipedia : « Merdella »3. Si la page est actuellement « proposée à la suppression », ce qu’il faut noter ici, c’est que quelqu’un a tout de même tenté de la créer, dénotant l’ampleur particulière du mème. Ainsi, l’histoire, aussi grotesque soit-elle, prend vie dans l’espace public, et au-delà du surnom, c’est l’anecdote honteuse qui s’accroche à la toile, aux murs, aux mémoires, aux trottoirs.

Le point de départ, pourtant, est des plus minuscules : une photo de tag circule sur internet….

Qu’est-ce que l’amphi N ? C’est un grand amphithéâtre universitaire connu pour ses organisations d’AG lors des mobilisations étudiantes (CPE, réforme des retraites…). Ses murs sont parsemés de nombreux tags. C’est un lieu d’expression et de regroupement privilégié pour la gauche estudiantine parisienne. Il dépend de l’université de la Sorbonne, où J.Bardella a passé quelques années avant de la quitter, sans diplôme en poche, pour se consacrer à l’activité politique.

Quand la légende se diffuse-t-elle ? A l’été 2024, c’est-à-dire aux alentours des élections européennes, puis de ce moment de la dissolution de l’assemblée nationale par Emmanuel Macron. Le parti d’extrême droite y fait des scores inédits, faisant du RN « le premier parti de France », comme l’annoncent par la suite les flyers glissés sous les essuie-glace des voitures, partout dans le pays. Moment de sidération. Le motif « Merdella » s’il existait déjà, semble donc se répandre au moment où la menace politique que constitue le RN, pour ses adversaires, monte encore d’un cran. .

Qu-est-ce que c’est que cette couleur brune qui macule les chaussures imaginaires du politicien ? En repensant à cette histoire bizarre ces derniers jours, après la rencontre avec la jeune F., puis, en contemplant tous ces montages photographiques scato, je n’ai pu m’empêcher de penser à l’expression de “vague brune” utilisée pour désigner la montée de l’extrême droite en France comme ailleurs en Europe. Les présentations cartographiques des résultats électoraux ont d’ailleurs, l’année dernière, dans certains cas choisi le brun pour représenter le RN et ses alliés, montrant comment le territoire français se recouvre dès lors littéralement de brun, puisque le vote RN se concentre en milieu rural, et, mécaniquement, couvre dès lors de larges portions du territoire.

Le Front National (créé dans les années 1970) et son dérivé plus récent, le Rassemblement National, fait partie de la vague nationaliste qui atteint ces dernières années l’Europe. Or la “vague brune” est l’un des surnoms donnés aux mouvements nationalistes contemporains coalisés. ce surnom renvoie au point de vue selon lequel, sous des dehors plus ou moins policés, les partis nationalistes européens forment en fait la reconduction des fascismes du milieu du 20ème siècle, s’inscrivent dans leur continuité4. Brune, donc, comme les chemises de la SA de l’Allemagne Nazi, parti politique à la tête d’un Etat devenu génocidaire. Brune, la couleur associée aux fascismes anciens et actuels. Le mème « Merdella », en tirant le fil, nous ramène, pas à pas, par association d’idée, à tout cela. Brune, la matière qui souille le pantalon et les chaussures élégantes du leader du RN.

Comme le suggère une chanson amateur diffusée le réseau social Youtube5, « même bichonné par les journaux télévisés, même avec une jolie cravate sous le col, son sphincter reste toujours incivilisé (sic), sacré Mer-de-lla ». Cette chanson clame que Bardella, particulièrement télégénique, n’est pas ce qu’il parait être. Elle reprend l’idée courante selon laquelle il y a là un personnage dangereux déguisé en jeune homme propre sur lui. Autrement dit, J.B. comme nombre de leaders de l’extrême droite contemporaine, camoufle selon ce point de vue la véritable nature de son propos, en apparence « propre sur lui » en réalité brutal et vecteur de haine. Rien de nouveau ici, les groupes nationalistes violents, en France, ont toujours pris soin de s’habiller de façon élégante, et le costume cravate fait partie de longue date de leurs codes vestimentaires, y compris lors d’action coup de poing. Ce que le surnom de Merdella peut raconter, c’est que le camouflage ne fonctionne plus. Le fascisme refoulé s’étale en trainées brunes, et si cela n’est pas par la bouche, par le verbe mieux contrôlé de nos jours, cela sera par l’autre côté du corps.

L’amphi N n’a plus tant d’importance une fois la légende répandue en trainées numériques et murales. Reste la haine brune, la haine de l’autre, de l’étranger, que véhicule, selon ses adversaires, le parti d’extrême droite, sous des formes plus discrètes que par le passé, via cette astucieuse répartition des tâches avec les mouvements identitaires. J. Bardella soutient, d’ailleurs, publiquement, ces mouvements – tels que Génération Identitaire6. Au-delà de l’usage éminemment classique des insultes scatologiques en politique, cette histoire, son ampleur relative peut indirectement renvoyer à cela : la mise au jour d’une forme de souillure particulière. Le retour du (fascisme) refoulé.

Selon F., cette lycéenne qui m’avait révélé le mème, dont les idées politiques sont plutôt orientées à gauche, Jordan Bardella est, au-delà de cette rumeur bizarre, un personnage politique creux, dont elle estime qu’« il n’a vraiment rien à dire ». Pourtant, comme elle en témoigne également, nombreux sont ses camarades qui apprécient le personnage auquel ils s’identifient, et ont bien l’intention de voter pour lui, quand ils seront en âge de le faire.

Alors, peut-on encore clamer haut et fort, comme le faisait le groupe punk Bérurier Noir, en 2002, que « La jeunesse emmerde le Front National » ?


  1. Exemple : un internaute (KIDDOU7) a posé un son de quelques secondes, qui annonce d’une voix de stentor « mauvaise nouvelle, on ne peut pas plaire à tout le monde. Bonne nouvelle, Jordan Merdella s’est chié dessus dans l’amphi N de Tolbiac, la merde a coulé dans ses chaussures. » De nombreuses vidéos reprennent ensuite le son en le mettant en scène de diverses manières. Exemple : Une vidéo, sur le même fond musical, montre la main d’une jeune femme qui déroule un rouleau de papier toilette, fait à partir d’un tract et de bulletins de vote du RN, le tract figure le portrait souriant de Jordan Bardella. (auteur : agathe_apr ; date : 5 juillet 2024). ↩︎
  2. : https://www.lefigaro.fr/actualite-france/manifestations-anti-rn-entre-50-000-et-100-000-manifestants-attendus-samedi-a-paris-20240613 ↩︎
  3. Page créée le 7 juin 2024, et proposée à la suppression sur Wiktionnaire juste après. La décision n’a pas été prise faute d’avis suffisants, au moment de la consultation, le 9 janvier 2025. La demande de suppression concerne aussi les mots « Pécrasse » (surnom insultant de Valérie Pécresse et Chiotti (Eric Ciotti), deux autres personnages de droite. La page Merdella a comme illustration l’inscription taguée « Jordan Merdella a chié dans l’amphi N (le caca a coulé sur ses chaussures). ↩︎
  4. Voir par exemple White Power – Au coeur de l’extrême droite européenne. Documentaire. Christophe Cotteret. 2024. https://www.arte.tv/fr/videos/117239-000-A/white-power-au-coeur-de-l-extreme-droite-europeenne/ ↩︎
  5. Titre : Merdella. Auteur : Gautitou. Posté le 19 juin 2024. https://www.youtube.com/watch?v=NtJJWWtkCzg ↩︎
  6. https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/marion-marechal-et-jordan-bardella-censures-facebook-repond_177074.html ↩︎

Marine Legrand
Marine Legrand

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marine Legrand (10 janvier 2025). « J. Merdella ». Quand une rumeur brune se répand. Aux toilettes... et après ? Consulté le 6 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/131ze


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3 réponses

  1. sabaa dit :

    point faible : trop forte

  2. Karina dit :

    L’histoire est fausse, elle a maintenant foi été racontée dans le seul but de décrédibiliser le FN. La technique employée est de créer du faux dans le but d’être viral et que même si l’auteur sait pertinemment qu’il a purement et simplement inventé cela, le mensonge aura déjà parcouru 10 fois le web. La vérité n’intéresse pas. Seule la viralité malsaine tant que ça blesse.

    • Marine Legrand dit :

      Bonjour, merci pour votre commentaire, ce billet voulait évoquer, à travers cet exemple, l’usage des thèmes scatologiques en politique. Ce qui m’intéresse en effet ici est d’explorer la façon dont les rumeurs et blagues scatologiques circulent, ce que cette circulation signifie. En matière de rumeur, la vérité n’est en effet pas, par définition, une notion très centrale. Personnellement, je ne pense pas d’ailleurs que cette histoire soit “vraie” au sens historique du terme, c’est à dire que si on me demande “Est-ce vraiment arrivé ?” je répondrai, bien que je n’en sache rien : “Sans doute que non”, ce genre d’événement étant tout de même d’une rareté extrême… Chacun.e tissera ses propres fils et aura sa propre idée sur ce que l’existence de cette rumeur signifie, ou pas. Peut-être pas grand chose… Concernant la question de la vérité et du mensonge en politique, c’est une tout autre histoire…

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