L’empreinte de la chose déchue (4). Le mouchoir
Au nombre de dix. Ils attendent leur tour. Tels des draps d’autant de lits empilés les uns sur les autres, à défaut de couverture. De petits motifs sur le bord des mouchoirs, sur le paquet aussi, tout cela assorti. Paquets de mouchoir fantaisie qui fond joli dans le sac à main. Le petit paquet se loge dans ma poche gauche, il tient juste dans ma paume. C’est que cela coule souvent le nez comme un robinet mal fermé, sans aucune valve à tourner, joint à remplacer, siphon à vider pour limiter les engorgements, les fuites. Plomberie physiologique. Les muqueuses défaillantes expurgent à l’excès, est-il possible d’entièrement se vider par là ? Les faiseurs de momie faisaient bien sortir la cervelle des empereurs par leurs narines à l’aide d’un crochet, parait-il…habituellement, le recours au mouchoir reste plutôt épisodique, de temps en temps la sensation d’un écoulement dans la narine, le plus souvent la gauche, me fait rechercher dans une poche un linge pour l’épancher, mais le petit paquet de mouchoirs bien rangés, je ne l’y trouve pas. Ce que je trouve c’est un petit papier, une serviette récupérée au buffet ou à la cantine, à la boulangerie. Tous les jours je les récupère, les fourre dans mes poches pour plus tard. S’essuyer la bouche ou les doigts, les yeux, le nez. Le nez surtout. Le nez qui coule exige son linge. Une de ces serviettes en papier propre fourrée dans une poche fait l’affaire et elle y retourne ensuite en petite boule, si elle n’est pas trop sale, trop humide, si elle peut resservir. Je la garde encore, pour plus tard. Puis vient le moment où, mettant les mains dans les poches de mon manteau pour les abriter du froid je découvre qu’elles sont à moitié pleines de ces petites boucles froissées blanches où la morve a séché. Il est temps de purger les poches. La première poubelle venue fera l’affaire, au coin d’une rue. Cela sera aussi l’occasion de jeter d’autres menus emballages et débris échoués, un bouchon de stylo cassé, un sachet.
C’est l’automne. La pluie mouille tout. Un microbe s’est insinué dans les muqueuses défaillantes. Le système immunitaire un moment affaibli par un coup de froid, de fatigue, un virus, s’immisce, provoque une première rhinite accompagnée de fièvre et là-dessus se réveillent les colonies bactériennes qui sommeillaient dans un sinus mal ventilé. Voilà que cela pullule. Les écoulements deviennent jaunes, verts, orangés, camaïeu d’infection. Au fil des jours, cela se mêle de quelques filets de sangs, de minuscules caillots, à force d’attaque des parois qui se fissurent, laissent éclater des vaisseaux.Après quelques jours à fouiller frénétiquement les poches et le sac pour trouver quelque chose que je ne trouve plus tant le flux dépasse le stock de serviettes amassées au fil des semaines… j’achète des mouchoirs. Le petit paquet loge dans la paume. C’est rassurant, rangé. Élégant. Digne de ce rhume qui se prolonge. Après quelques jours encore, l’empire de la morve, enfin, s’estompe. Accalmie.
Restent quelques mouchoirs dans le paquet pour les larmes à éponger de la petite fille prise d’un gros chagrin, la petite chose à essuyer d’un geste ferme et bref, la trace à effacer, la place à faire plus nette. Les chiures de pigeon sur le banc avant de s’y asseoir, au jardin, pour manger un sandwich dont les cornichons et les tranches de tomate se décrocheront du pain pour maculer le sachet de mayonnaise. Cela fera un trou à force d’en fragiliser les fibres, le cornichon tombera par le trou, la mayonnaise aussi, un petit paquet s’étalera sur la jambe du pantalon. Il faudra pour essuyer cette tache sortir encore un précieux mouchoir de la poche, le dernier. La serviette qui venait avec le sandwich aura déjà été utilisée pour les chiures de pigeon, elle ne sera alors plus bonne à rien. L’auréole grasse, elle, restera là et il faudra mouiller ce dernier mouchoir avec un peu d’eau pour essayer de la faire partir, être présentable au rendez-vous de l’après-midi, mais cela ne fonctionnera pas et le pantalon s’ornera d’une tache plus grande et toujours grasse…
Les mouches se mouchent-elles ? non. Cela n’a rien à voir. Mouchoir, moucher, Mucus, Morve.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marine Legrand (9 janvier 2025). L’empreinte de la chose déchue (4). Le mouchoir. Aux toilettes... et après ? Consulté le 5 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1327a