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L’empreinte de la chose déchue (5). La capote

Au nombre de dix, elles attendent leur tour. Dans la boite de carton, elle-même emballée d’un film plastique transparent dénué de la fonction « ouverture facile ». A l’intérieur de la boîte, chacune patiente dans son sachet individuel opaque métallisé, à l’extérieur doré, argenté, bleu.. A l’intérieur, l’objet est roulé sur lui-même, il forme un cercle blanc translucide, on peut le sentir à travers le sachet, ça glisse entre les doigts. Voilà pour l’emballage. Mais cela ne raconte pas grand-chose

Cela glisse, là où il faut l’insérer ou bien l’enfiler pour poursuivre la danse, peau contre peau, pas trop près, là où il est convenu de poser la frontière entre les deux mondes mitoyens. Cela serre, cela sert à éviter tout contact à cet endroit-là, toute contamination, toute fertilisation, cela rajoute une troisième peau entre les deux autres, c’est une frontière qui préserve l’identité de part et d’autre, l’immunité, une fine membrane glissée là au plus près en guise de ligne de démarcation, de no man’s land intime. La vitre de l’hygiaphone de l’accueil de l’hôpital, du parloir de la prison, c’est cela tout autant, on peut communiquer à travers mais la vitre empêche que l’on puisse s’échanger des postillons, dans un cas, des barrettes de shit et des téléphones, dans l’autre…

Prendre du plaisir tout de même, sans risquer le pire, c’est-à-dire le mélange, le partage, la transmission des choses minuscules capables d’investir, de cloquer, de dissoudre les chairs, ou bien à même de les distendre pour y loger d’autres chairs germées. Pour l’instant les chairs respectivement protégées par l’interface de la membrane s’avachissent si pleinement dans l’ivresse, attentives au moindre souffle… Néanmoins pour en venir là, il faut d’abord faire l’acquisition de la fameuse boite, de préférence dans un endroit anonyme, en évitant la pharmacie du village, par exemple. Ensuite, choisir parmi les multiples possibilités offertes au sein de la gamme, les diverses marques, tailles, textures, fonctions. Boîtes aux mille couleurs. A l’unité cela coute le prix d’un chewing-gum acheté à la boulangerie. Les emballages individuels, eux, ressemblent trait pour trait aux sachets de biscuits miniature. Ce sont les mêmes types de chaînes de montage qui les fabriquent et les scellent, adaptées, simplement, aux produits à inclure. Bouchons d’oreilles, doses d’huile piquante pour la pizza, et autres petites choses à usage unique.

Elles se présentent d’abord toutes ensemble, attachées en chapelets, en guirlandes, repliées dans la boite. Une fois ouverte, il convient de séparer chaque unité pour les disposer ensuite à proximité de l’endroit où le besoin se fera sentir, l’exigence de la chose. Dans la poche, le portefeuille, la table de nuit, selon. A portée, de manière à ne pas faire chou blanc, ne pas avoir à traverser toute la maison pour retrouver les éventuelles réserves. Une fois qu’on en est là… vient le moment d’ouvrir l’emballage avec les doigts, et pas avec les dents, c’est bien écrit sur la notice pour éviter toute déchirure de la précieuse unité protectrice. Une fois le plaisir partagé dans le meilleur des cas, pris sans sommation dans le pire, reste à jeter la chose couverte intérieurement, extérieurement de diverses sortes de fluides corporels en fonction des postures adoptées, des temps, des lieux, des rythmes des corps concernés…alors que l’on s’endort plus ou moins ou que l’on s’apprête à se rhabiller vaguement honteux, reste encore à trouver la force et la délicatesse de l’enlever sans rien en renverser et de trouver une poubelle pour ne pas la laisser par terre à un endroit où quelqu’un pourrait ensuite glisser dessus, peau de banane négligemment jetée sur le trottoir d’une ville parmi les passants anonymes…

Marine Legrand
Marine Legrand

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marine Legrand (9 janvier 2025). L’empreinte de la chose déchue (5). La capote. Aux toilettes... et après ? Consulté le 6 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1327b


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1 réponse

  1. Martial ndong dit :

    Super bien écrit avec beaucoup de subtilité et de tact.

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